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(adsbygoogle = window.adsbygoogle || []).push({}); Grande Mosquée d'Alger : les Allemands contre-attaquent - Algeria latest news

En face de la baie d’Alger, à Mohammadia, Djamaâ El Djazaïr, commence à prendre forme. La Grande Mosquée d’Alger sera la troisième plus grande au monde, après celles de Médine et de la Mecque en Arabie saoudite. Pour la réaliser, l’Algérie a fait appel aux Allemands pour sa conception et aux Chinois pour sa réalisation. Depuis son lancement, le projet suscite la polémique autour de sa résistance au séisme, son coût exorbitant de plus d’un milliard d’euros, le retard pris dans sa réalisation.

Un mois après avoir publié le premier reportage sur le chantier de la Grande Mosquée, TSAs’est rendu en Allemagne pour rencontrer et interroger ses concepteurs.

Confiée au géant public chinois du BTP CSCEC, la construction de cette mosquée dessinée par le groupement allemand Moschee Algier a débuté en 2012. Elle devait durer 42 mois, jusqu’à octobre 2015. Mais le chantier est toujours en cours. Pour la partie algérienne, ce retard est directement imputable au bureau allemand. Le directeur de l’Anargema (Agence de la grande mosquée d’Alger), Mohamed Guechi, l’a accusé de ne pas avoir apporté l’assistance attendue et de ne pas avoir mis en application son contrat. Mécontente, la partie algérienne a décidé de ne pas renouveler le contrat du groupement allemand qui a expiré fin octobre 2015. Mis en cause par les autorités algériennes, les Allemands répondent en exclusivité sur TSA.

Un goût d’inachevé

Contrairement aux idées répandues, ils sont en fait deux bureaux d’études allemands à avoir conçu la Grande Mosquée, nommés « KSP Jürgen Engel Architekten » et « Krebs und Kiefer », d’où le nom de « Groupement ». Les deux bureaux d’études ont à leur actif de nombreux projets, mais celui de la Mosquée d’Alger constitue, de loin, l’un des plus grands projets sur lequel ils ont travaillé.

La passion pour ce projet reste d’ailleurs toujours présente jusqu’à aujourd’hui chez Jürgen Engel, chef de file du groupement, et Eric Fischer, directeur technique du projet. « On a du mal à comprendre cette décision », affirme le directeur technique M. Fischer, qui estime qu’ « aucun autre bureau n’est mieux placé que celui qui a établi les études pour ce projet afin de vérifier le contrat de réalisation et de vérifier les plans de l’entreprise chinoise ».

M. Engel, va plus loin en considérant qu’« architecturalement, c’est comme si un peintre commençait une œuvre et qu’on le remplace par un autre pour continuer. Ça ne marchera pas. Partout dans le monde, un projet de cette taille est toujours mené par l’Architecte jusqu’à la fin ».

Conceptions opposées de la notion de qualité

Mais qu’en est-il des accusations portées par le directeur de l’Anargema contre le groupement d’études allemand ? « Nous avons commencé notre mission en remplissant les prestations qui sont dues. Un des points les plus importants de notre mission est de garantir la qualité de cet ouvrage : qualité technique (sécurité de l’ouvrage) et la qualité de l’aspect architectural. Le président Bouteflika a, dès le début, voulu une qualité exceptionnelle et cette qualité est traduite dans nos études », affirme M. Fischer, en précisant que « le dernier pas de notre mission était de garantir que cette qualité soit réalisée par l’entreprise chinoise ».

C’est durant cette phase que les problèmes ont vraiment commencé, selon les Allemands. « Nous avons vu que la qualité et l’organisation de l’entreprise chinoise n’étaient pas à la hauteur des attentes », indique le directeur technique, qui affirme que le groupement allemand est allé « bien au-delà de ce qui se fait normalement dans un processus d’approbation de plans d’atelier et nous avons assisté activement les chinois dans la production de leurs plans ».

« Les Chinois sont connus pour construire très vite au détriment de la qualité. »

Le groupement d’études reconnaît avoir été dans l’obligation de refuser de nombreux plans soumis par l’entreprise chinoise. « Les plans contenaient beaucoup d’erreurs et parfois n’étaient même pas finis. Certains plans ne contenaient parfois que la moitié des informations requises, nous étions dans l’obligation de les rejeter », justifie M. Engel. « Pendant la phase de suivi-contrôle, nous avons reçu 22.000 plans de l’entreprise chinoise et en avons traité environ 17.500. Sur les 80% des plans qui ont été remis et que nous avons traité, environ 50% d’entre eux ont été rejetés », détaille M. Fischer. « Cela a été perçu par l’entreprise chinoise et par l’Anargema comme une sorte de frein sur le projet. On nous endosse la responsabilité de ce retard mais la source de ce délai est dans le travail de l’entreprise chinoise », affirme-t-il.

Pour le directeur technique, le groupe CSCEC souffre d’« un déficit en matière de compréhension de la qualité. Les Chinois sont connus pour construire très vite au détriment de la qualité. C’est peut-être acceptable pour d’autres projets, mais pour ce projet ce n’est pas acceptable puisque c’est un chef d’œuvre étatique. Notre politique était d’être souple là où le projet le permet, tant que le contrat est respecté et que la qualité et les normes sont là. Dès qu’on sort du contrat et que c’est au détriment du projet, c’est non ».

Refus d’avaliser des avenants du groupe CSCEC

Le groupement allemand a également indiqué avoir refusé d’avaliser plusieurs avenants soumis par l’entreprise chinoise, le montant total dépassant les dizaines de millions d’euros. « Notre étude et le contrat que nous avons établi pour l’entreprise sont bien faits et peuvent permettre de terminer le projet dans les coûts qui sont prévus. Si l’entreprise chinoise propose des avenants, nous sommes les mieux placés pour les vérifier, parce qu’il peut y avoir des avenants qui sont justifiés. Le contrat est bien cerné et jusqu’à ce qu’on soit partis, nous avons toujours pu répondre à l’entreprise ‘Non, votre avenant n’est pas justifié’», affirme M. Fischer.

Discrimination

Le groupement d’études allemand ne cache d’ailleurs pas son incompréhension quant à la différence de traitement par l’Anargema entre lui et l’entreprise chinoise. « Dans la phase études, nous avons subi un contrôle très rigoureux de la part de l’Anargema et de son assistant à la maîtrise d’ouvrage, le bureau canadien Dessau, qui se sont impliqués très profondément dans nos études. On a du mal à comprendre pourquoi ce contrôle rigoureux de la qualité n’a pas été poursuivi. Si l’Anargema nous a contrôlés en tant que bureau allemand avec une telle rigueur, pourquoi est-ce qu’on ne nous a pas laissé contrôler avec la même rigueur l’entreprise chinoise ? Il y a un décalage », regrette M. Fischer.

Un taux d’avancement trompeur

Par ailleurs, le groupement allemand semble particulièrement exaspéré par les chiffres présentés par les autorités algériennes concernant le taux d’avancement du projet, notamment sur l’absence de distinction claire entre le taux d’avancement global du projet et le taux d’avancement du gros œuvre. Les Allemands ont donc tenu à présenter pour la première fois publiquement leurs propres chiffres. « Au 31 octobre 2015 (dernier jour de leur contrat, NDLR), l’avancement global du projet était de 25%. L’avancement du gros œuvre (béton, acier, etc.) était à environ à 60%. Pour la salle de prières, son avancement global était à 20% et le gros œuvre était à 55%. Pour le minaret, l’avancement global était de 25% et le gros œuvre était à 60% », indique M. Fischer. Le 20 septembre dernier, le ministre de l’Habitat Abdelmadjid Tebboune affirmait que « le gros œuvre est achevé à 72% », et à la fin janvier 2016, le même ministre affirmait que le gros-œuvre atteignait les 77%.

La mosquée livrée en 2019 ?

Quels délais les Allemands prévoyaient-ils pour la finalisation de la mosquée ? M. Fischer comme M. Engel se sont refusés à avancer un délai, M. Fischer préférant déclarer que « ce n’était pas notre rôle de définir les délais ». Des indiscrétions évoquent de leur côté un minimum de trois années avant la finalisation du projet dans des conditions idéales, vers l’horizon 2019 voire 2020. Bien loin des projections du ministre de l’Habitat qui prévoient une réception de la mosquée à la fin de l’année 2016.

Quant à savoir si le délai initial de 42 mois aurait pu un jour être tenable, M. Engel estime que « dans une situation très bien organisée et efficace, cela aurait été possible, mais ce n’était pas le cas ». Pour sa part, M. Fischer affirme que « l’entreprise chinoise n’a jamais fourni de plannings cohérents qui montraient que ce délai de 42 mois serait tenu ».

Le plus dur encore à venir

Pour les Allemands, le plus dur dans la réalisation de la mosquée reste à venir. À M. Guechi, directeur de l’Anargema, qui affirmait à TSA le 16 mars dernier, que « dans trois mois, le gros des travaux du lot technique sera lancé. Le reste, ce n’est pas compliqué », les Allemands se montrent catégoriques. « Je pense que la phase qui va venir est la plus compliquée », prévient M. Engel. « Il faudra mettre tous les matériaux ensemble et faire attention que tout soit fait exactement comme vous le voulez. Tous les aspects du design arrivent maintenant, les cadres des fenêtres, les portes, l’isolation… C’est maintenant que les choses vraiment difficiles vont arriver », affirme-t-il encore.

Pour M. Fischer, même « s’il est vrai que le gros œuvre est très compliqué, ça reste unidimensionnel. Ce qui est à venir maintenant sont les lots techniques, qui sont très compliqués », explique-t-il. « Surtout, il y a un niveau de finition et de qualité de matériaux correspondant aux standards européens qui doit être atteint. C’est ce qui est dû par l’entreprise chinoise et c’est ce que le client veut, et par client je parle de la présidence », assure le directeur technique. « La question est de savoir si l’Anargema veut atteindre la qualité qui est due contractuellement par l’entreprise chinoise ou non. L’Anargema est souveraine bien sûr, c’est le droit du directeur de décider de réduire les qualités. Si maintenant les exigences changent, ce serait une décision qui serait très regrettable, puisque ça change complètement l’œuvre architecturale », déplore M. Fischer.

Une relation tumultueuse avec l’Anargema

« L’Anargema a eu plusieurs visages ». C’est par cette phrase que le chef de file Jurgen Engel commence par décrire la relation tumultueuse que le groupement d’études allemand a entretenu avec l’Agence nationale pour la réalisation et la gestion de la mosquée d’Alger (Anargema). « Au début, nous avons eu une relation professionnelle, ensuite il y a eu des changements », raconte-t-il. Un sentiment partagé par le directeur technique : « Au début, nous sentions un soutien de l’Anargema, et puis à partir d’un certain moment, nous avons senti qu’il y avait un revirement, que l’Anargema était peut-être plus prête à faire des compromis envers l’entreprise chinoise qu’envers notre exigence de qualité », décrit M. Fischer.

Pour les Allemands, le point d’inflexion dans la relation s’est opéré avec l’arrivée de l’actuel directeur de l’Anargema, Mohamed Guechi, au début de l’année 2015. « Au début du projet (en 2008), il y avait toujours des hauts et des bas mais ça c’est normal dans le cadre professionnel. On arrivait à la fin à des solutions à l’amiable, on discutait et on trouvait des compromis », raconte M. Fischer, qui affirme cependant que « le contact depuis début 2015 s’est beaucoup détérioré. Ce qui nous a fait très mal, c’est que le niveau de communication ne s’est plus limité au professionnalisme. Au niveau de l’Anargema, nous avons subi un mépris que nous n’avons jamais subi durant les carrières de nos deux grands bureaux. C’est une chose qu’on a eu beaucoup de mal à supporter. On est toujours prêt à discuter de choses techniques et contractuelles, mais quand les choses vont vers le personnel… ». M. Fischer évoque notamment « des écrits qui ne sont pas professionnels » et « des scènes en réunion où nous n’avons pas eu l’impression d’être traités comme devrait l’être un partenaire étranger. Il y a des choses qui ont été dites et écrites qui dépassent des limites », lâche-t-il.

L’Anargema vue par les Allemands

En parallèle aux dépassements évoqués, les deux hommes décrivent une Anargema « gérée de manière administrative, très formaliste » et qui « voyait les choses seulement de manière bureaucratique et pas ce dont le projet avait besoin ». « Ce n’est pas comme ça que nous travaillons et d’ailleurs ce n’est pas comme ça que les Allemands travaillent », tranche M. Fischer. « Nous, on travaille toujours de manière pragmatique. On voit l’objectif, le but à atteindre et on prend tous les moyens pour atteindre ce but », affirme-t-il.

L’Anargema et les ingénieurs algériens

Un épisode particulièrement marquant pour le groupement aura été le refus de l’Anargema de laisser le groupement recruter de jeunes ingénieurs algériens. « Nous avons embauché un grand nombre de jeunes ingénieurs et architectes algériens pour travailler sur le projet. Pas seulement parce que c’était dû contractuellement, mais c’est surtout parce qu’on avait besoin de ce personnel pour remplir notre tâche. L’Anargema a refusé plus de la moitié de ces jeunes algériens, avec des arguments qui, pour nous, sont incompréhensibles. Ils ont parlé de manque de qualification, de manque d’expérience alors qu’on peut prouver, qu’en moyenne, les personnes rejetées avaient dix ans d’expérience », explique M. Fischer. « Surtout, c’était à nous de décider qui était à prendre, car nous pensons être les mieux placés pour choisir les meilleurs pour ce projet. Ces ingénieurs et architectes auraient été sous notre responsabilité. On n’a jamais compris, parce que la politique du pays est de former de jeunes Algériens par des entreprises étrangères comme nous. Nous étions en situation gagnant-gagnant, et l’Anargema a contrecarré tout simplement cette politique », déplore-t-il.

Une absence de suivi problématique pour la sécurité de la mosquée

La crispation est palpable lorsqu’on aborde le sujet de l’absence de suivi du projet entre juillet et décembre 2014. En effet, le premier contrat du groupement allemand s’est achevé en juillet 2014, et la signature du nouveau contrat ne s’est opérée qu’au mois de décembre de la même année, soit un gap de cinq mois, « malgré qu’on ait sollicité un an à l’avance l’Anargema pour leur dire que le contrat va expirer et qu’il faudrait qu’on négocie une prolongation», déplore une fois encore M. Fischer.

Durant cette période, des travaux de gros œuvre ont été effectués (du béton a notamment été coulé) dans tous les bâtiments, notamment la salle de prières et le minaret. Ces travaux ont donc été effectués sans le contrôle du groupement d’études allemand, qui affirme par ailleurs ne pas avoir été autorisé à accéder au site durant cette période.

« Ça nous a posé problème dans le sens où on n’a pas pu assurer la qualité pendant ce temps. On n’a pas pu valider par la suite ce qui s’est fait sans notre contrôle. Personne ne peut le faire après coup », explique M. Fischer. « Nous avons rempli notre mission d’informer le client des risques qu’il encourt si nous ne sommes pas sur site pour contrôler les travaux. Nous avons prévenu des conséquences que ça a, si nous quittons le chantier, en matière de contrôle et en matière de responsabilité », indique-t-il.

Qui a donc contrôlé les travaux durant l’absence des Allemands ? « Nous supposons que l’Anargema a assuré un contrôle technique à la hauteur de ce projet pendant notre absence. L’Anargema possède des ingénieurs en génie civil qui, on le présume, ont fait un contrôle », avance M. Fischer. « Nous, tout ce que nous avons pu faire est de constater ce qui a été fait pendant ce temps et reprendre de là. Nous n’assumons l’entière responsabilité que pour ce que nous avons contrôlé. Pour le reste, ce sont d’autres », affirme-t-il. « Nous devons partir du principe que le client est un client compétent en règle générale », relève pour sa part M. Engel.

Harmonie artistique compromise ?

Bien qu’ils aient été écartés du projet de la Grande Mosquée, le groupement allemand reste catégorique quant à sa paternité de ce projet, surtout suite à l’arrivée du bureau d’études français Egis en février 2016. « On lit maintenant que les études ont été confiées au bureau d’études français Egis; ceci est une notion fondamentalement fausse », affirme M. Fischer. « Toutes les études et la conception ont été faites par nous, les Allemands. Ce que fait Egis maintenant, c’est la vérification de plans complémentaires que fait l’entreprise chinoise. Dire que les Français ont fait la Grande Mosquée d’Alger est faux », insiste-t-il, avant d’ajouter qu’« Egis est là parce que, pour des raisons que nous ne comprenons pas, on ne veut plus de nous ».

« Surtout, le problème le plus important est le fait qu’Egis ne peut pas interpréter le concept artistique du monument dans son ensemble », estime quant à lui M. Engel. « Personne n’est là pour aider à vérifier cet aspect. Egis peut bien sûr gérer l’aspect technique, mais au bout du compte, il faudrait aussi un monument que le Monde va accepter ».

Les réponses apportées par le groupement allemand illustrent les difficultés des autorités algériennes à gérer de grands projets d’infrastructures. En plus du risque sismique qui pèse sur les parties de l’ouvrage réalisées en l’absence du bureau d’études chargé du suivi des travaux, la Grande Mosquée d’Alger risque de décevoir ses concepteurs. La possibilité de voir s’ériger un monument dépareillé, indigne des attentes de son initiateur, résultat de méthodes de gestion surannées, est réelle.

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